Recharge ultra-rapide : Kempower, Alpitronic / ABB et la bataille silencieuse des architectures
La recharge ultra-rapide continue d’être commentée comme une compétition de chiffres.
200 kW contre 400 kW. Le mégawatt brandi comme un totem.
Des promesses qui s’alignent sur les plaquettes, beaucoup moins sur le terrain.
Ce débat est dépassé.
La véritable ligne de fracture ne se situe plus entre des niveaux de puissance, mais entre deux manières de penser l’infrastructure : la borne comme unité autonome, et le site comme système.
C’est dans ce déplacement du regard que la comparaison entre Kempower et Alpitronic / ABB prend tout son sens.
ABB et Alpitronic sont ici mobilisés comme archétypes du modèle standalone, non comme cibles, ni comme exhaustivité du marché.
La borne autonome : une logique industrielle éprouvée, mais bornée
Alpitronic et ABB ont bâti leur succès sur une grammaire industrielle commune.
Une borne compacte, autonome, performante, intégrant toute l’intelligence et la puissance dans une armoire unique.
Les Hypercharger HYC200 et HYC400 d’Alpitronic, comme les Terra HP et Terra 360 d’ABB, ont répondu parfaitement à un besoin massif :
- sites peu ou moyennement fréquentés,
- puissance élevée par point,
- déploiement rapide,
- maintenance claire,
- fiabilité industrielle réelle.
Dans ce cadre, le standalone est une solution solide. Souvent la meilleure.
Mais cette logique repose sur une hypothèse implicite : que les flux restent maîtrisables et que la fréquentation ne dépasse pas un certain seuil.
C’est précisément cette hypothèse qui se fissure sur les hubs très sollicités.
Quand le standalone rencontre ses limites structurelles
Sur les sites à forte fréquentation, les mêmes symptômes apparaissent, indépendamment du fabricant.
D’abord, la puissance immobilisée.Chaque borne conserve sa puissance maximale, même lorsqu’elle n’en a pas l’usage. Le site peut disposer de capacité globale, mais mal répartie. D’où des files d’attente absurdes, alors que des kilowatts dorment à quelques mètres.
Ensuite, l’inflation du CAPEX.Multiplier les points revient à empiler des armoires, du génie civil, des contraintes d’espace, de la maintenance. Le coût marginal augmente plus vite que la qualité de service.
Enfin, le mur du réseau.Raccordements longs, postes saturés, calendriers administratifs hors sol. Sans flexibilité structurelle, la meilleure borne du monde ne change rien.
Ce n’est pas une faiblesse technologique.
C’est une limite du modèle.
La réponse d’Alpitronic / ABB : passer à une logique de hub sans renier le standalone
Alpitronic et ABB ont parfaitement identifié ce point de rupture.
Chez Alpitronic, le HYC1000 marque une inflexion nette :
- une armoire centrale,
- jusqu’à 1 MW de puissance,
- plusieurs points alimentés simultanément,
- une logique de mutualisation assumée,
- une ouverture claire vers le MCS.
Chez ABB, on observe une évolution comparable avec des architectures de type hub, combinant plusieurs ‘dispensers’ autour d’un cœur de puissance commun.
Dans les deux cas, le message est limpide : le standalone reste pertinent, mais il doit être dépassé dès que le site devient critique.La borne autonome n’est pas abandonnée.
Elle est réinscrite dans une logique de site.
Kempower : partir du site, pas de la borne
C’est ici que Kempower se distingue, sans tapage inutile, par un point de départ radicalement différent.
Chez Kempower, la borne n’est pas l’unité de base.
Le site l’est.
L’architecture repose sur :
- un Power Unit central pouvant atteindre 1,2 MW,
- une distribution de puissance par pas fins de 25 kW,
- des Satellites côté utilisateur,
- une puissance pensée comme une ressource commune, non comme un attribut figé.
Ce choix structurel conditionne tout le reste, notamment la capacité à absorber la montée en charge sans reconstruire le site à chaque étape.
‘MORE Plugs’ : densifier intelligemment plutôt que surdimensionner
Le dispositif MORE Plugs est l’expression la plus aboutie de cette logique.À partir d’un seul Power Unit, Kempower permet :
- jusqu’à 9 prises en mode adaptatif, avec allocation dynamique de la puissance,
- jusqu’à 12 prises en configuration fixe,
- soit 12 prises en 400 V,
- soit 12 prises en 800 V.
Ce point est central.
Kempower assume explicitement que tous les sites n’ont pas besoin du même niveau de finesse, et que la densité de points peut être plus déterminante que la puissance maximale par prise.
Sur un hub saturé, douze points correctement répartis absorbent mieux les flux que six points ‘idéaux’ mais congestionnés.
Illustration vidéo : hub de recharge rapide Kempower — voir la source .
Ce n’est pas un compromis technique.
C’est un choix d’exploitation.
Batteries et BESS : du palliatif au levier d’architecture
Le stockage cristallise souvent les fantasmes.
Chez Kempower, le BESS n’est ni un gadget, ni une promesse magique.Il est un outil structurel :
- pour lisser les pointes,
- pour accélérer le déploiement avant renforcement réseau,
- pour stabiliser l’exploitation,
- parfois pour activer des services réseau.
Dans une architecture distribuée, la batterie joue son rôle naturel de tampon.
Dans une architecture strictement standalone, elle reste souvent un pansement coûteux.
Enfin, Kempower prolonge cette logique “site-centric” par ChargEye, qui transforme la borne en composant d’un système piloté, plutôt qu’en objet isolé.La différence n’est pas technologique.
Elle est systémique.
Tableau comparatif des architectures de recharge ultra-rapide (HPC)
Le tableau ci-dessous ne vise pas à classer des fabricants, mais à rendre lisibles des choix d’architecture.
Il synthétise, à périmètre comparable, les logiques industrielles, les capacités annoncées et surtout les trajectoires d’exploitation qu’elles impliquent selon la fréquentation et les contraintes réseau d’un site.
| Fabricant | Logique d’architecture | Puissance maximale annoncée | Nombre de points par unité | Granularité de puissance | Densité de site | Batterie / BESS | Cas d’usage optimal |
|---|---|---|---|---|---|---|---|
| Kempower | Distribuée native (site-centric) | Jusqu’à 1,2 MW par Power Unit | 9 prises adaptatives ou 12 prises fixes (400 V ou 800 V) | 25 kW | Très élevée | Intégrée comme levier d’architecture (Power Booster, BESS) | Hubs très sollicités, sites évolutifs, déploiement sous contrainte réseau |
| Alpitronic (HYC200 / 400) | Standalone (borne-centric) | 200 à 400 kW par borne | 1 à 2 points | Fixe par module | Faible à moyenne | Possible mais externe au cœur du modèle | Sites peu ou moyennement fréquentés |
| Alpitronic (HYC1000) | Hub centralisé | Jusqu’à 1 MW | Jusqu’à 8 points | 62,5 kW | Moyenne à élevée | Intégrable selon projet | Hubs autoroutiers, stations à fort trafic |
| ABB (Terra HP / 360) | Standalone industriel | Jusqu’à 360 kW par borne | 1 à 2 points | Fixe | Faible à moyenne | Intégration projet | Réseaux existants, déploiement rapide |
| ABB (architectures hub) | Hub centralisé | > 1 MW (selon projet) | Variable | Variable | Moyenne | Intégration projet | Sites critiques sur mesure |
| Tritium (TRI-FLEX) | Plateforme distribuée grande échelle | Jusqu’à 3,2 MW cumulés | 4 à 64 points | Variable | Très élevée | Dépend intégration | Très grands hubs, projets complexes |
| Siemens (Sicharge D / Flex) | Standalone + hub MCS | Jusqu’à 400 kW / ~1,6 MW | Variable | Variable | Moyenne à élevée | Intégration site | Infrastructures lourdes, transport longue distance |
Note de lecture
Ce tableau doit être lu de gauche à droite, mais surtout de haut en bas. Les premières colonnes décrivent des caractéristiques techniques visibles ; les dernières révèlent des choix structurels beaucoup plus déterminants. La granularité de puissance, la densité de site et l’intégration du stockage ne disent pas seulement “ce que la borne sait faire”, mais comment le site se comporte quand la fréquentation augmente, que le réseau se tend et que l’exploitation devient un enjeu quotidien.
Ce tableau met en évidence un point souvent éludé : la recharge ultra-rapide n’oppose pas des puissances, mais des logiques de conception.
À mesure que la fréquentation augmente et que le réseau devient contraignant, la question n’est plus de savoir quelle borne est la plus performante, mais quelle architecture permet au site de tenir dans le temps, économiquement et opérationnellement.
Conclusion : la recharge n’est plus un produit, c’est une infrastructure vivante
Le débat n’est plus “quelle borne est la plus puissante”.
Il est devenu :
- comment un site évolue,
- comment il absorbe la fréquentation,
- comment il reste économiquement soutenable,
- comment il protège l’expérience utilisateur quand tout se tend.
À ce stade, choisir un fabricant revient surtout à choisir une architecture, donc une trajectoire d’exploitation.
Et comme toujours dans les infrastructures, ce sont ces choix invisibles, rarement mis en avant dans les brochures, qui finissent par décider de tout.
Sources & références
Références techniques
- Kempower, ‘MORE Plugs’ – page officielle.
- Kempower, ‘PLUS de prises’ (FR) – configurations 9 prises adaptatives / 12 prises fixes.
- Kempower, ‘ChargEye’ (FR) – logiciel de gestion de la recharge.
- Kempower, ‘Cloud-based charging management’ – présentation ChargEye.
- Kempower, ‘Enhanced charging solution with more power, more plugs and more data’ – annonce (2025).
- Alpitronic, ‘HYC1000’ – spécifications officielles.
- IONITY, ‘First to procure Megawatt Charging System (HYC1000)’ – communiqué.
- ABB, ‘Terra 360’ (fiche technique) – datasheet (PDF).
- Tritium, ‘TRI-FLEX’ – présentation officielle.
- Siemens, ‘Sicharge D’ – page officielle (FR).
- Siemens, ‘Sicharge Flex’ – communiqué (2025).
- Kempower, ‘Mediabank – vidéos et visuels officiels’ – accès à la médiathèque.
Références projets et contexte
- ChargeDevs, ‘Skycharger to develop 24-port EV charging hub at San Francisco airport’ – article.
- Skycharger, ‘State-of-the-art charging plaza at San Francisco International Airport’ – référence projet.
Crédits visuels
- Image mise en avant : Skycharger, hub de recharge rapide à l’aéroport de San Francisco, via EVCandi – source.
- Image intégrée : A Dozen Plugs, visuel officiel Kempower illustrant la densification des points de charge.
- Vidéo intégrée : hub de recharge rapide Kempower, issue de la médiathèque officielle du fabricant.
Remerciements
- Un grand merci à Lionel Gentil, pour sa disponibilité et pour avoir répondu à toutes mes questions.
Ces cinq fils rouges (Sillages) traversent mes publications :
Cartographie des segments, Distribution & Économie, Marketing du VE, Marques & Modèles, Technologies du VE.
Une réaction, un désaccord, une idée ?
Cliquez sur la bulle 💬 rose en bas à gauche pour laisser un commentaire.
Je lis tout. Je réponds toujours.
Envie de faire circuler cet article ?
Vous pouvez le partager via les icônes en haut ou en bas de cette page.
Envie de suivre les prochaines publications ?
→ S’abonner à la newsletter

Léon Chelli arpente les mondes de l’automobile et des énergies renouvelables à travers la transition écologique. Il y déchiffre mutations industrielles et stratégies de marché avec la lucidité un peu sauvage d’un promeneur qui choisit ses propres sentiers.
Il explore les transitions avec une vision systémique, entre ironie assumée et clarté analytique.
