Le ‘rasoir de Flaubert’
(Ou pourquoi couper le discours inutile est devenu une urgence intellectuelle)
Il existe déjà des rasoirs conceptuels.
Celui d’Occam coupe le superflu explicatif.
Celui de Hanlon tranche l’intention malveillante inutile.
Le rasoir de Flaubert s’attaque à autre chose, plus répandu, plus toléré, plus toxique.
Le discours qui ne pense pas, mais qui mime la pensée.
Il ne cherche ni la brièveté, ni l’élégance, ni l’effet.
Il cherche la justesse.
Et elle coûte cher. Toujours.
La justesse n’est jamais gratuite.
Elle se paie de tout ce qu’on aurait pu dire, et qu’on choisit de taire.
Principe fondateur
Tout ce qui cherche à séduire par sa forme avant d’avoir prouvé sa nécessité doit être coupé.
Le rasoir de Flaubert ne combat pas la complexité.
Il combat la complexité qui sert d’alibi.
Il ne méprise pas le style.
Il combat le style qui précède la pensée.
Définition opératoire
Le rasoir de Flaubert est un outil de décantation du discours.
Il s’applique aux phrases, pas aux intentions.
Il s’attache à l’effet réel du texte, pas à ce qu’il prétend produire.
Une phrase n’est légitime que si elle fait exister quelque chose de précis.
Pour le lecteur.
Sans structure préalable, la pensée se dissout dans la formulation
Les règles du rasoir
(Version utilisable en réunion, en article, ou en relecture impitoyable)
1. La phrase doit survivre à la question ‘Pourquoi est-elle là ?’
Si une phrase est là pour rassurer, meubler, impressionner ou gagner du temps avant une décision, elle est inutile.
La pensée n’a pas besoin de décor. Elle a besoin d’espace.
2. Toute abstraction doit payer son loyer
Une abstraction est recevable uniquement si elle éclaire le réel et permet un retour plus précis vers le concret.
Sinon, ce n’est pas de la théorie.
C’est de la paresse.
3. Bannir la complexité de confort
La complexité qui aide à comprendre est rare.
La complexité qui évite de choisir est courante.
Si c’est compliqué parce que personne ne veut trancher, c’est trop compliqué.
4. Supprimer tout ce qui précède la pensée
‘Il est important de…’, ‘Dans un contexte où…’, ‘On observe aujourd’hui que…’
Ces phrases retardent la pensée.
La pensée doit être préalable.
Précise.
Élevée.
Exigeante.
5. Le plaisir n’est pas un argument
Se faire plaisir en écrivant n’est pas un crime.
Laisser ce plaisir visible en est un.
Chez Flaubert, l’effort disparaît.
Chez les autres, il pèse. Et il se voit.
🔎 Rigueur stylistique et attention aux sentiments humains
Gustave Flaubert est l’auteur du scalpel.
Mais il est aussi l’auteur des nerfs.
C’est même la condition de possibilité du rasoir.
Flaubert n’élimine pas parce qu’il est sec.
Il élimine parce qu’il est excessivement sensible. Peut-être trop.
Chaque approximation, chaque phrase fausse, chaque sentiment mal ajusté est pour lui une violence faite au réel humain.
Avant Flaubert, les femmes sont écrites.
Avec lui, elles sentent, elles s’expriment, elles trébuchent, elles pensent, elles vivent.
Pas comme figures morales, pas comme archétypes, pas comme symboles,
mais comme consciences traversées par des contradictions, des élans, des lâchetés, des désirs mal formulés.
Emma Bovary n’est pas un “personnage féminin”, c’est une expérience intérieure mise à nu.
Et c’était inédit.
- les effets faciles,
- les émotions plaquées,
- les phrases qui prétendent comprendre sans avoir ressenti.
Mais il ne coupe jamais l’ambiguïté humaine.
Il la protège.
Si Flaubert tranche si durement dans la langue, c’est parce qu’il sait à quel point les sentiments humains sont fragiles, confus, contradictoires, et faciles à caricaturer.
Le rasoir n’est donc pas un outil de distance.
C’est un outil de respect.
Test ultime
Une seule question suffit :
Cette phrase pense-t-elle quelque chose, ou mime-t-elle la pensée ?
Si elle mime, elle meurt.
Pourquoi ce rasoir est nécessaire aujourd’hui
Internet adore les idées simples mal formulées.
Les conférences adorent les idées floues bien formulées.
Les réunions adorent les phrases qui donnent l’illusion qu’il s’est passé quelque chose.
Même quand rien n’a bougé.
Le rasoir de Flaubert fait l’inverse.
Il exige, il ralentit, il refuse le spectaculaire.
Il rend le vide visible.
Et l’indécision coûteuse.
Clause finale
Le rasoir de Flaubert n’est pas un outil de style.
C’est un outil moral.
Il oblige à assumer ce que l’on pense.
Ou à se taire.
Vu l’état du monde, ce serait un progrès.
Quand utiliser le rasoir de Flaubert
(et quand éviter de s’en servir n’importe comment)
Utiliser le rasoir de Flaubert quand on écrit pour penser.
Quand une phrase résiste.
Quand une idée semble juste, mais encombrée.
Ne pas l’utiliser pour briller, impressionner ou gagner un débat.
Le rasoir ne coupe pas pour avoir raison.
Il coupe pour savoir si quelque chose tient encore.
Le rasoir de Flaubert ne promet pas la vérité.
Il ne garantit ni la clarté, ni l’intelligence.
Il impose le respect :
La forme ne fait pas la pensée.
L’opacité non plus.
Pour aller plus loin
Le choix de Gustave Flaubert n’est pas symbolique. Il tient à une conception rigoureuse de l’écriture, où la phrase ne survit qu’après avoir prouvé sa nécessité.
Chez Flaubert, le style n’est jamais un ornement. Il est le résultat d’un travail d’élimination systématique, visant l’impersonnalité et la justesse.
À l’inverse, Marcel Proust travaille l’expansion et l’enroulement de la phrase, tandis que Marguerite Yourcenar privilégie la densité méditative et la résonance morale. Le rasoir suppose une violence méthodique que Flaubert, presque seul, a élevée au rang de discipline.
- Gustave Flaubert – Notice biographique
- Marcel Proust – Notice biographique
- Marguerite Yourcenar – Notice biographique
On dissèque ici des idées, des textes ou des figures pour en exposer les mécanismes, les ambiguïtés, les usages. Un scalpel dans la main gauche, la pensée critique dans la droite.
Parfois, je n’utilise cette série uniquement parce qu’il n’est toujours pas légal de pratiquer des autopsies sur des gens vivants et que ce vert fait super joli en bas d’un article. Mais dans l’ensemble, c’est l’explication ci-dessus qui s’applique.
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Léon Chelli arpente les mondes de l’automobile et des énergies renouvelables à l’épreuve de la transition écologique.
Il y déchiffre mutations industrielles et stratégies de marché avec la lucidité un peu sauvage d’un promeneur qui choisit ses propres sentiers.
Il explore les transitions avec une vision systémique, entre ironie assumée et clarté analytique.
