Triptyque militant illustrant le carbofascisme : une pompe à essence transformée en matraque, un bidon de pétrole devenu drapeau idéologique, et un 4x4 écrasant les mots “science”, “égalité” et “climat
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Carbofascisme : il n’y a rien qui va

On vit une époque merveilleuse : la planète chauffe, les scientifiques s’époumonent, les catastrophes se multiplient, et une partie du monde politique répond avec un sourire de vendeur de barbecue : “Plus de pétrole. Plus de gaz. Et fermez-la.”

Il y a un mot pour ça : carbofascisme.
Le terme dit exactement ce qu’il faut entendre.
Pas une “sensibilité”, pas une “opinion”, pas une “inquiétude populaire”, mais une idéologie.
Une idéologie qui lie trois choses très simples :

  1. le culte des énergies fossiles,
  2. le mépris des sciences,
  3. la passion de l’ordre social ancien, c’est-à-dire patriarcal, blanc, vertical, agressif.

Le reste, c’est de la décoration.

Le pétrole comme drapeau

Le carbofascisme, c’est l’ordre fossile transformé en projet politique. Les combustibles fossiles ne sont plus seulement une ressource : ils deviennent un symbole.
Un signe de puissance.
Une preuve de “réalisme”.
Et surtout, une arme culturelle.

Car toute politique climatique sérieuse implique une chose insupportable pour les autoritaires : la contrainte.
La planification.
La redistribution.
La sobriété des plus riches.
Bref, une limitation du droit sacré de dévaster.

Alors ils renversent la table : ils font passer l’écologie pour une tyrannie, et l’extraction pour une liberté.

C’est élégant, comme une arnaque au compteur.

Le concept a été formulé et popularisé en France par Jean-Baptiste Fressoz, et il est analysé avec méthode par le Zetkin Collective dans Fascisme fossile.

Leur idée, brutale et limpide : l’extrême droite contemporaine ne nie pas seulement le climat, elle défend un monde. Un monde qui dépend du carbone, et qui s’organise autour de rapports de force.

La pétro-masculinité, ce parfum de diesel rance

Il faut ensuite regarder la pièce maîtresse, celle qu’on essaie de faire passer pour “culturelle” alors qu’elle est politique : la virilité.

Cara Daggett a donné un nom précis à ce phénomène : pétro-masculinité. Une masculinité qui se fabrique à partir de symboles fossiles : gros véhicules, moteurs, vitesse, armes, bruit, domination. Le rêve humide d’un monde où l’homme “vrai” se prouve par la consommation d’énergie et l’écrasement du reste.

Le climat devient alors une affaire de testostérone :

  • si tu acceptes la transition, tu es “faible”.
  • si tu parles de limites, tu es “woke”.
  • si tu réclames de l’égalité, tu es “dangereux”.
On aurait volontiers envie d’appeler ça masculinisme.

Et comme cette virilité-là ne supporte pas les femmes libres, les minorités, ou les savoirs, elle s’adosse naturellement à l’anti-féminisme.
Même logique : remettre chacun à sa place. Les femmes, les personnes LGBTQ+, les scientifiques, les militants, tous au même endroit : sous la botte.

“Anti-woke”, ou l’ennemi universel en kit

Pour donner une cohérence populaire à tout ça, il faut un grand méchant flou.

Le woke est parfait. Il ne désigne rien de stable, donc il peut désigner tout ce qu’on veut.

Tu défends les droits des personnes trans ? Woke.
Tu refuses de mourir en silence sous une canicule ? Woke.
Tu rappelles que la science n’est pas un sondage ? Woke.

Le carbofascisme adore ce mot, parce qu’il fabrique de l’unité dans le ressentiment. Il permet de dire : “Nous” contre “eux”.
Et de ranger dans “eux” tout ce qui gêne : l’écologie, l’égalité, la recherche, le doute, la nuance, l’humanité.

Illustration militante montrant un véhicule surélevé armé, associé à une foule en colère et à des slogans anti-woke, symbolisant la violence idéologique du carbofascisme contre la science, l’égalité et les mouvements progressistes
Le “wokisme” n’est pas ici un concept, mais une cible.
Derrière le mot-valise, on range pêle-mêle l’écologie, le féminisme, la science, les droits des minorités.
Le carbofascisme ne débat pas : il simplifie, il désigne, il attise.
Et quand un système n’a plus besoin d’arguments, il se dote toujours d’ennemis.

Ce n’est pas une idée, c’est une politique

On pourrait en rester à la théorie, mais ce serait se rassurer.
Le carbofascisme gouverne déjà.

Les exemples que tu as rassemblés le montrent : aux États-Unis, la logique “drill baby drill” n’est pas un slogan folklorique, c’est un programme.
La nomination de profils liés aux industries fossiles, l’affaiblissement des réglementations environnementales, l’instrumentalisation de l’anti-woke comme politique d’État, tout converge.

En Argentine, Milei traite la régulation environnementale comme une “entrave socialiste”.
L’idée est toujours la même : le marché d’abord, le vivant ensuite, et s’il reste quelque chose à la fin, on fera un communiqué.

En Italie, Meloni joue la souveraineté contre l’écologie, et la famille traditionnelle contre tout le reste, comme si le climat allait gentiment s’arrêter à la frontière, par respect pour la nation.

Même structure, mêmes ennemis, mêmes mythes.

Les conséquences : la destruction, mais avec un drapeau

Le plus grotesque, c’est que tout le monde perd.
Sauf quelques actionnaires, quelques dirigeants, et quelques gourous médiatiques… Mais ça suffit, apparemment.

À court terme, les politiques carbofascistes étranglent la recherche, attaquent les universités, intimident les scientifiques, coupent les budgets, et installent une culture de la peur.
Et oui, la science du climat est souvent la première cible, parce qu’elle dit la vérité en chiffres, et qu’un autoritaire préfère les récits.

À moyen terme, elles aggravent les inégalités sociales, parce qu’on subventionne le fossile au lieu d’investir dans la résilience, l’énergie, les services publics, l’adaptation. La “fiscalité noire” devient un système.

À long terme, c’est l’accélération du chaos climatique, et l’addition est payée par ceux qui ont le moins contribué.
Les pays du Sud, les îles, les populations déjà fragilisées.
Ceux qui n’ont pas de climatisation, pas de marge, pas de filet.
Ceux qu’on ignore dans les négociations, puis qu’on accuse ensuite de “migrer”.

Le carbofascisme est une idéologie de lâches : il promet une puissance imaginaire, et produit de la ruine réelle.

Conclusion

Le carbofascisme est un pacte : “Je garde mon confort fossile, tu gardes ta place, et la planète peut crever.”

Il transforme la crise climatique en guerre culturelle, parce qu’il est incapable d’y répondre autrement qu’en désignant des ennemis.

Il n’y a rien qui va.

Sources & références
Références bibliographiques et analytiques
  • Jean-Baptiste Fressoz, Le coup d’État climatique, Seuil, 2022. Accès en ligne
  • Zetkin Collective, Fascisme fossile, La Fabrique, 2024. Présentation de l’ouvrage
  • Cara Daggett, Pétro-masculinité, Wildproject, 2023. Éditeur
  • Médiapart, « Le genre et la sexualité structurent la question climatique ». Lire l’article (celui-ci, c’est un de mes préférés !)
  • Reporterre, « Pourquoi les énergies fossiles sont le terreau du fascisme ». Lire en ligne
  • Ritimo, « Écofascismes : de quoi parle-t-on ? ». Article
  • Le Monde, « Les libertés académiques sont de plus en plus menacées… », 2024. Lire
  • Le Monde, « Révélations sur le fichage à grande échelle de personnalités gênantes pour l’industrie agrochimique », 2024. Lire
  • Wikipedia, « Pétro-masculinité ». Entrée
  • Causeur, « Cara Daggett et la pétro-masculinité ». Lire (attention, c’est pénible à lire)
Crédits visuels
  • Image mise en avant : triptyque militant illustrant le carbofascisme (pompe-matraque, bidon idéologique, 4×4 écrasant “science”, “égalité”, “climat”). Création originale assistée par intelligence artificielle, direction éditoriale et iconographique de Léon Chelli.
  • Image intégrée (post-wokisme) : illustration de la bascule idéologique vers la violence politique, associant pétro-masculinité, anti-wokisme et écrasement des savoirs. Création originale assistée par intelligence artificielle, pour usage éditorial militant.
Série éditoriale : [Autopsie intellectuelle]
On dissèque ici des idées, des textes ou des figures pour en exposer les mécanismes, les ambiguïtés, les usages. Un scalpel dans la main gauche, la pensée critique dans la droite.

Parfois, je n’utilise cette série uniquement parce qu’il n’est toujours pas légal de pratiquer des autopsies sur des gens vivants et que ce vert fait super joli en bas d’un article. Mais dans l’ensemble, c’est l’explication ci-dessus qui s’applique.

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